LA CIVILISATION ÉCOLOGIQUE
OU LES HABITS NEUFS DU COMMUNISME CHINOIS ?

Hervé Juvin
Politologue
25/12/2017

Qui rêve du ciel bleu de La Défense ? Je l’ai découvert voici trois ans. J’avais embauché pour l’été une stagiaire, jeune Chinoise, brillante élève de l’Institut de Diplomatie de Pékin. Après son retour, un mail me disait combien elle était contente de revoir sa famille, mais ; « le ciel bleu de Paris me manque ; depuis un mois, je n’ai pas vu le ciel une seule journée ! »

Ce n’est pas affaire d’esthétisme. C’est affaire de survie. En décembre 2014 comme en 2015, de Pékin à Harbin, ce fut pendant plusieurs jours une question de vie ou de mort. Circulation routière interrompue, usines à l’arrêt, interdiction de sortir de chez eux aux personnes âgées, aux jeunes enfants, et même, fermeture des aéroports. J’y étais, dans ces jours où des millions de Chinois retiennent leur souffle, dans un monde gris qui noie toutes les formes à plus de cent mètres, évitent de sortir, portent des masques qui leur couvrent tout le visage, et qui font d’eux les survivants d’une apocalypse qui ne dit pas son nom.

C’est une affaire de survie, donc une affaire politique, puisque politique est ce qui assure la survie de la communauté. Mexico, Antananarivo, Kampala, parmi tant d’autres, elles aussi vivent ces journées où la gorge pique, les yeux pleurent, respirer confronte chacun aux limites de la vie. Mais la Chine est ce pays où le mandat du ciel confié au pouvoir exige d’abord de lui qu’il assure des conditions de vie harmonieuses à la population toute entière. Chaque changement de dynastie s’accompagne dans l’histoire chinoise de tremblements de terre, d’orages, de sécheresse et de moissons ravagées ! Le désordre du ciel témoigne du désordre de l’Empire, et l’un et l’autre condamnent les régimes incapables de garantir que toutes les choses sous le ciel ( Tian Xia) reposent en paix.

Comment s’étonner si le 19è Congrès du Parti Communiste Chinois qui se tient ce mois d’octobre entérine le concept de « civilisation écologique » comme l’un des piliers du projet chinois pour le XXIè siècle ? Les sinistres écologiques n’y sont sans doute pas pires qu’ils ne l’ont été dans la Russie soviétique qui est parvenue à faire de la mer d’Aral un désert, dans une Indonésie, un Brésil, un Cameroun qui détruisent leurs forêts pour planter des palmiers à huile, dans des océans dont la vie se retire à mesure que les déchets industriels s’y accumulent. Mais en Chine, la politique et la civilisation rencontrent l’actualité pour écrire l’histoire.

L’actualité ? C’est l’opportunité ouverte par le retrait américain de l’Accord sur le climat, conclu à Paris en 2015 lors de la fameuse « Coop 21 ». Le gendarme du monde, qui se sentait, bon gré mal gré, obligé de prendre les devants dans toutes les grandes causes mondiales, de la famine en Ethiopie à l’aide aux victimes des tsunamis asiatiques, a laissé la place. L’occasion est trop belle pour un régime qui veut diffuser le rêve chinois, et entend mériter ce respect que toute l’Asie, et au-delà, nourrissait jadis pour l’Empire, sa paix intérieure et ses institutions rayonnantes, comme le mandarinat ; Ho Chi Minh lui-même, le guide de l’indépendance vietnamienne, ne fut-il pas l’un des derniers candidats au concours impérial ?

La politique ? Le nationalisme maoïste qui a rendu sa grandeur à la Chine l’a conduit de la petite aisance à la moyenne aisance, assurant une satisfaction générale qui est le plus sûr garant du régime. Mais l’exemple d’un Occident décomposé par le libéralisme de la surabondance est là pour le prouver ; le passage de la moyenne aisance à la richesse, et au gaspillage, n’a rien qui puisse garantir l’adhésion au régime, bien au contraire. Voyez la jeunesse dévoyée de Pékin ou de Shang haï ! Et pensez à ce que serait une Chine dans laquelle 1,3 milliards d’habitants seraient tous en compétition non pour survivre, comme c’était le cas il y a cinquante ans, mais pour consommer sans limites et s’enrichir indéfiniment ! L’individualisme libéral ne menace pas le régime chinois et l’autorité du Parti Communiste ; il menace la Chine dans son existence même. Car la croissance n’est plus la chance de la Chine ; si elle n’est pas transformée, elle devient son premier problème. Déjà, des manifestations violentes protestent contre les sinistres écologiques ; déjà, eaux polluées, terres stériles, maladies dûes à la saturation de produits chimiques et toxiques dans les aliments, viennent rompre l’harmonie. Un régime fondé sur le progrès de tous ne peut l’accepter.

C’est là où la civilisation chinoise suggère de toutes autres réponses que celles dans lesquelles s’enferre un Occident ; à tous les problèmes posés par la technique, la technique répondra ! Sans doute – quand la technique saura créer les systèmes vivants. Pour l’instant, il faut quelques minutes pour abattre un chêne, un siècle pour qu’il grandisse… La réponse, esquissée par le philosophe Zhao Ting Yang dans son dialogue avec Régis Debray, est d’étendre la responsabilité politique à l’ensemble des choses vivantes ; de considérer qu’il est du devoir des dirigeants de pacifier les relations entre toutes les formes de la vie, et de considérer ces biens communs que sont une claire eaux de source, un ciel bleu transparent sur la ville, les abeilles butinant au printemps, une forêt où les arbres respirent, et les moissons ondulant sous le vent, pour ce qu’ils sont vraiment dans la vie des hommes –  les conditions même de la vie, tandis que les produits de l’industrie et de l’économie n’en sont que des options ajoutées. Le réalisme des sages chinois rencontre ici un panthéisme joyeux et décomplexé, qui sait profiter de toutes les bonnes choses de la vie, sans se laisser entraîner dans l’enfer du « toujours plus » – de ces machines désirantes que le libéralisme de l’individu fait de chacun de nous.

Nous voilà aux fondements même de toute politique ; assurer la survie de la communauté. Face aussi à la contradiction qui monte, moins seulement entre la démocratie et le libéralisme économique, qu’entre la quête du salut par l’économie, et la survie de l’humanité. La guerre pour la survie, la course aux biens vitaux et l’appropriation des systèmes vivants préservés promettent d’écrire l’histoire de la fin du libéralisme comme nous l’avons vécu. Elles l’écrivent déjà. En plaçant la « civilisation écologique » au premier rang de ses choix politiques, la Chine du Président Xi Jin Ping indique qu’elle a compris comment s’écrira le futur chapitre de l’histoire.  Elle se positionne pour un leadership mondial qui ne doit rien aux armes ni à la Bourse. Nul ne sait si elle en a les moyens et si la verticale du pouvoir pourra réussir une transition écologique qui a le temps pour pire ennemi. Mais chacun doit se préparer à y prendre sa part, et à aider la Chine ; sinon, le chapitre ouvert par la révolution industrielle, clos par la financiarisation universelle, pourrait bien être le dernier de notre histoire commune.

Cet article est paru dans une version résumée dans la revue Eléments, octobre 2017.

 

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