REVUE STRATÉGIQUE, SUITE MAIS PAS FIN !

 

Richard Labévière
Rédacteur en chef

La Revue stratégique de défense et de sécurité nationale va-t-elle être abandonnée à la critique rongeuse des souris ? A voir… Arnaud Danjean, le patron de cet exercice, rondement mené, mérite considération, parce qu’il sait de quoi il parle ! Le document est de grande qualité. Son introduction pointe les dimensions essentielles de notre Défense et de notre Sécurité : « nous avons également des intérêts globaux, qui découlent de notre statut au sein des instances multilatérales, de notre présence mondiale (en particulier Outre-mer et dans notre Zone économique exclusive/ZEE) ainsi que de la contraction géographique liée aux interdépendances induites par la mondialisation des échanges, de flux et des technologies ».

 

Dans cette perspective de « l’accroissement des interdépendances » liées à la maritimisation des économies mondiales[1], la Revue stratégique explique bien la nécessité de notre présence dans l’océan Indien, soulignant ainsi le continuum stratégique entre cet espace maritime, notre base de Djibouti, avec la mer Rouge et la Méditerranée. Autrement dit la défense de la Méditerranée commence bien aux grands larges de l’océan Indien. Elle se prolonge en Atlantique sud et nord, jusque dans les zones arctiques. Bien vu !

La Revue stratégique encore : « l’intégrité territoriale de l’Ukraine a été gravement mise en cause par la force. L’annexion illégale de la Crimée s’est accompagnée d’un renforcement massif et rapide des capacités militaires russes, qui lui confère un rôle de bastion méridional en mer Noire, comparable à la situation de Kaliningrad en mer Baltique ». C’est dire si, à travers l’un des principes moteurs de la mondialisation contemporaine : celui des « vases communicants », qui fait se déverser mers et océans dans une même continuité maritime, la nouvelle Méditerranée est devenue un carrefour majeur, une articulation vitale vers les océans Atlantique et Arctique, l’océan Indien et la mer Noire dont les détroits jouent un rôle critique pour le trafic maritime et informationnel mondial.

Dans ce contexte, la Revue stratégique décrit parfaitement les rouages la stratégie chinoise qui conditionne la nouvelle géopolitique de la Méditerranée : on part de la mer de Chine orientale – de la sphère de coprospérité et de proximité chinoise – pour déboucher dans l’océan Indien avant de toucher Djibouti, la mer Rouge et le canal de Suez. Ensuite, à partir de la masse d’eau de Suez à Gibraltar, on débouche sur les Atlantique sud et nord. Par le nord, on remonte vers l’Arctique – par la route du nord-est de Mourmansk au détroit de Béring – avant de croiser au large du Kamtchatka et de revenir en mer de Chine orientale, bouclant la boucle !

Par conséquent, on voit bien que la nouvelle Méditerranée – la Méditerranée globale – qui pourtant ne représente que 1% de la totalité des mers et des océans -, supporte une circularité mondiale dans laquelle on voit converger simultanément les puissances chinoise et russe. Alors que faire ?

Certes, la Revue stratégique n’aborde pas les questions qui fâchent (ce n’était pas son mandat initial), à savoir celles des moyens et attributions qui relèveront de la prochaine LPM. Cela dit, il serait peut-être temps d’ouvrir le chantier d’une véritable stratégie maritime pour la France et d’une feuille de route navale pour l’ensemble des acteurs français des mers et des océans. A quoi sert-il de se gargariser quotidiennement de nos 11 millions de ZEE – deuxième espace maritime mondial – si l’on n’est pas capable de le défendre, de le sécuriser et de l’exploiter durablement ? Le président de la République ne devrait-il pas commander à Arnaud Danjean une Revue stratégique maritime et navale ?

Autres faiblesses précédemment soulignées concernant l’Union européenne (UE) et l’OTAN. En dépit des efforts du président de la République Emmanuel Macron, l’UE-puissance – à part nous – n’intéresse personne et nos partenaires continuent à considérer cette machine comme un grand marché plutôt que comme un espoir d’alliance politique et militaire, préférant abandonner leur défense à l’OTAN. En 2008, Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner nous avaient vendu le retour de la France dans le Commandement intégré de l’Alliance en nous assurant qu’une telle décision favoriserait, à terme, l’émergence d’un « pilier européen de défense… » Une grande rigolade !

Et lorsque la Revue stratégique se félicite que l’un de nos généraux quatre étoiles soit en charge de la « transformation » de l’Alliance, autant dire que ce dernier ferait mieux de relire Aristote et Saint Thomas d’Aquin, les décisions stratégiques continuant à être monopolisées par des officiers généraux américains. Appelons un chat un chat ! Avec son bouclier anti-missile et sa doctrine d’interopérabilité, l’OTAN fonctionne surtout comme le déversoir obligé des industries américaines d’armement au grand détriment des industries européennes, sinon françaises. L’OTAN – machine de guerre à démanteler les industries européennes – fonctionne à plein. On verra, dans les prochains mois, comment l’Alliance – en coordination avec des procureurs américains – travaille à démanteler Airbus au profit de Boeing.

Cette faiblesse « néo-conservatrice » – mal français récurrent – n’est pas une surprise ! En effet, parmi les personnes auditionnées pour la Revue stratégique, on retrouve les insubmersibles et muli-récidivistes François Heisbourg et Bruno Tertrais, dont il faut bien rappeler qu’ils étaient de farouches partisans de la guerre contre l’Irak du printemps 2003. Relayant consciencieusement et régulièrement les obsessions israéliennes contre l’Iran, ces deux « chercheurs » perdent souvent de vue les intérêts de la France au profit d’analyses élaborées à des sources essentiellement anglo-saxonnes. Cette tournure d’esprit, sinon cette subculture reste très répandue au Quai d’Orsay et à Bercy, notamment !

Dernière manifestation spectaculaire de cette malédiction française : la dernière livraison des Carnets du CAPS[2]. Comme le fait chaque année la CIA, en nous livrant ses réflexions prospectives, le CAPS – lui aussi – a voulu donner dans la boule de cristal. A priori, l’exercice pouvait s’avérer intéressant ! Il l’est partiellement, mais la fin de chaque chapitre nous gratifie d’une rubrique intitulée : D’autres façons de voir le monde. Et là, encore une fois pas de surprise ! Seuls sont cités des think-tanks britanniques ou américains. Pas un centre de recherche allemand, italien, espagnol ou portugais, pas un Chinois, un Russe, un Indien ou un Pakistanais.

Pour Justin Vaïsse, le patron du CAPS, qui n’est jamais sorti des Etats-Unis, il ne saurait y avoir d’autres conception du monde que celles de ses amis Anglo-saxons… Quel ethnocentrisme pour un scientifique proclamé ! Quelle tristesse pour la réflexion stratégique française ! Quelle tristesse tout court ! Dans cet univers pétri de certitudes non contradictoires, il faut quand même mieux relire la dernière Revue stratégique de défense et de sécurité nationale en remerciant Arnaud Danjean.

 


 1 Maritimisation : la France face à la nouvelle géopolitique des océans. Rapport d’information de MM. Jeanny Lorgeoux et André Trillard, fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées – n° 674 (2011-2012) – 17 juillet 2012.

2 Centre d’analyse de prévision stratégique – Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.

 

 

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