MAIS DE QUOI SE MÊLE-T-IL CELUI-LA ?

Général de corps d’armée (2S) Jean-Tristan Verna

30/10/2017

Arrivant dans mon premier régiment, je fus fraîchement accueilli par le Président des lieutenants (que je côtoie aujourd’hui au sein du G2S !) par un lapidaire « Mieux vaut se taire et passer pour un idiot, que parler et montrer qu’on en est un ! » (à l’oral, le registre fut moins soutenu).

Une formule dont j’ai pu constater la justesse dans bien des circonstances autour de moi, tout au long de quarante années d’un parcours militaire très varié… Et c’est à elle que j’ai pensé pour réunir ces quelques réflexions sur l’expression des officiers généraux « retirés des affaires militaires ».

Je parle bien évidemment ici d’officiers qui s’expriment en utilisant leur grade, auprès d’un public averti (et non en commentateurs « grand public ») pour expliquer, commenter, critiquer ou réfléchir sur des sujets impliquant la défense et les armées, dans leur activités opérationnelles, leurs modes d’organisation et de fonctionnement, leur intégration dans l’ensemble des politiques publiques, ou encore leurs rapports avec les différentes composantes de la société.

Ma conviction est que pour être entendue et acceptée, cette parole doit s’appuyer sur une légitimité acquise et une crédibilité entretenue.

La légitimité est le fait de pouvoir exprimer des idées reconnues comme étant pertinentes par la communauté à laquelle on s’adresse. Dans le cas qui nous occupe, le jour où l’on quitte le service actif, de deux choses l’une : ou elle est acquise, ou ne l’est définitivement pas ! Il faut être alors sûr que les réponses aux questions « Qui est-il ? Qu’a-t-il fait ? » seront bien fournies et convaincantes. Cela ne signifie pas que seuls les anciens chefs d’état-major des armées ou de l’état-major particulier soient légitimes à s’exprimer. Mais cela doit permettre à chacun de connaître l’étendue et la profondeur du créneau sur lequel il peut s’engager, à condition de savoir également mesurer la notoriété attachée à son nom, et ne pas considérer que son seul grade en fasse fonction.

La crédibilité, c’est la capacité de dire des choses véridiques et vérifiables sur le sujet abordé. Elle repose sur la compétence, fruit de l’étude théorique et des enseignements tirés de l’action. Selon le parcours professionnel effectué et la nature des responsabilités exercées, elle peut être très large ou très spécialisée. Mais dans tous les cas, elle est périssable, plus ou moins rapidement… Elle doit donc être entretenue, ce qui n’est ni compliqué, compte tenu des moyens d’information dont nous disposons désormais, ni difficile, puisque la formation continue est une des caractéristiques de notre métier d’officier. Mais, à mon sens, cet entretien de la compétence et de la crédibilité qu’elle confère passe obligatoirement par le maintien d’un contact régulier avec les praticiens d’active, confrontés aux réalités et aux contraintes du moment. A chacun, d’active comme retiré des affaires, de trouver une façon intelligente de maintenir ce contact.

Chacun doit donc savoir mesurer sa légitimité et entretenir sa crédibilité, et lorsqu’elles sont avérées, nos camarades d’active comme nos « maîtres politiques » doivent savoir les reconnaître.

Chacun doit également savoir évaluer le risque qu’il prend de voir son expression être instrumentalisée d’une façon ou une autre…

Une précision pour terminer. J’exclus du sujet que je viens de traiter l’expression des officiers généraux en deuxième section sur les sujets de géopolitique ou de « grande stratégie ». J’estime que, dans les limites du devoir de réserve – dont les articles de ce dossier ont mis en lumière le caractère fluctuant et subjectif – tout officier, du fait même de sa formation et de son expérience, est en droit de s’exprimer sur ce qui fait le fondement de l’action des armées, et de la responsabilité qui a été la sienne de préparer et parfois de conduire des citoyens français au combat.

Dénier ce droit aux officiers serait d’autant plus aberrant que pléthore d’universitaires, chercheurs, commentateurs, grands reporters… munis d’un bagage théorique variable, plus ou moins bien informés des réalités du monde des armées, et heureusement parfois couchés sur l’annuaire de l’IHEDN, ne se privent pas de traiter « d’affaires militaires » très techniques, que l’on pourrait imaginer réservées aux hommes de l’art !

Cet article fait partie du dossier n° 19 réalisé par Le Cercle de réflexions du G2S«  LIBERTE d’EXPRESSION » Consultable sur : http://www.gx2s.fr/

Le G2S, association selon la loi de 1901, est un groupe constitué d’officiers généraux de l’armée de terre qui ont récemment quitté le service actif. Ils se proposent de mettre en commun leur expérience et leur expertise des problématiques de défense, incluant leurs aspects stratégiques et économiques, pour donner leur vision des perspectives d’évolution souhaitables de la défense

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