QUE SIGNIFIE LE DÉCLASSEMENT DE L’AMIRAL BERNARD ROGEL ?

Richard Labévière

Décidément, le président de la République n’a pas la manière avec les militaires. Le chef d’état-major particulier du président de la République (CEMP) – l’amiral Bernard Rogel (61 ans) – vient d’être rétrogradé dans la hiérarchie des collaborateurs de l’Elysée. Depuis toujours, le CEMP arrive en deuxième position dans l’ordre protocolaire de la présidence de la République, juste derrière le secrétaire général de l’Elysée. Le 14 mai dernier, l’amiral Bernard Rogel avait été reconduit dans ses fonctions qu’il occupait auprès de François Hollande depuis le 16 juillet 2016. Il succédait ainsi au général Benoît Puga, devenu grand chancelier de la Légion d’honneur.

En arrivant à l’Elysée, Emmanuel Macron avait affirmé qu’il ne toucherait pas à cette structure ayant fait ses preuves de cohérence, d’efficacité et d’affichage. Surprise ! Dans l’arrêté « relatif à la composition du cabinet du président de la République », publié le 19 septembre au Journal officiel, le CEMP recule d’une case et passe en troisième position. Devant lui se trouvent, désormais le secrétaire général Alexis Kohler – sans changement – mais aussi, et c’est la nouveauté, le directeur de cabinet Patrick Strzoda. Dans l’organigramme des précédentes présidences, ce poste de directeur de cabinet – plus protocolaire qu’opérationnel – demeurait en position hiérarchique nettement inférieure. A titre d’exemples : dans le premier cabinet de François Hollande, Sylvie Hubac se trouvait ainsi en sixième position ; Emmanuelle Mignon occupant la huitième dans le premier cabinet de Nicolas Sarkozy. Certes – en dernière instance – le président reste le patron et fait ce qu’il veut, mais traiter d’une manière aussi cavalière l’un de nos plus grands marins ne va pas contribuer à rétablir la confiance entre Emmanuel Macron et les armées, confiance passablement entamée après le limogeage estival du CEMA, le très respecté général Pierre de Villiers.

Réponse et défense de l’Elysée : le rétrogradage de l’amiral Rogel de la deuxième à la troisième place n’aurait pas de « conséquence juridique » et « ne changerait rien » au fonctionnement de l’organigramme de l’Elysée. Alors pourquoi ce changement ? Quelle signification apporter à cette restructuration ? Quelle est sa finalité et son véritable objectif ? Puisque que « ça ne change rien », pourquoi on le fait ? La question est d’autant fondée lorsqu’on sait l’importance qu’accorde Emmanuel Macron à ces questions d’organisation et la méticulosité qu’il y apporte en toutes circonstances !

Mais revenons aux fondamentaux et aux raisons objectales, sinon objectives qui fondent le CEMP à occuper la deuxième place dans l’ordre protocolaire élyséen. Traditionnellement, les président passent et le CEMP reste, ou du moins assure la transition. Pour quelles raisons ? D’abord, c’est le CEMP qui transmet au nouveau président de la République plans, modalités et clefs de la force de dissuasion nucléaire française. Et, en la matière, l’amiral Rogel est l’un de nos meilleurs experts ! Ensuite, et sans se substituer au CEMA qui assure le fonctionnement opérationnel quotidien de nos armées, le CEMP exerce une vision élargie, sinon interministérielle des OPEX (opérations extérieures), du renseignement extérieur et militaire dédié à nos opérations et à la lutte contre le terrorisme, notamment. Le CEMA reste le véritable architecte de nos structures de défense et de sécurité, tandis que le CEMP en serait plutôt l’urbaniste. Même si l’un ne dépend pas directement de l’autre et inversement, l’un et l’autre travaillent en convergence pour les intérêts du pays.

Dans sa relation quotidienne et continue avec le président, le CEMP remplit la fonction de gardien du temps, de la mémoire et de la projection, d’une vision d’ensemble dynamique et prospective de l’engagement de nos armées sur le territoire nationale, en Outre-mer et à l’étranger. De fait, le CEMP est, pleinement de tous les déplacements du président à l’étranger. Il est totalement indépendant de toute pesanteur politique et ne dépend en rien du personnel de l’Elysée, qu’il s’agisse du secrétaire général ou du directeur de cabinet.

La signification profonde de cette reconfiguration de la structure élyséenne correspond, sans doute, à cet hyper-pouvoir des petits marquis de Bercy – les « petits voleurs » comme les appelle Vincent Desportes – et celui des solidarités énarchiennes (énarchiques,) qui neutralisent les énergies de notre pays depuis si longtemps… Emmanuel Macron vient de cet univers vers lequel il doit, maintenant renvoyer quelques ascenceurs !

Une chose est sûre : la rétrogradation de l’amiral Rogel illustre concrètement la réduction du rôle du CEMP, notamment dans la préparation des conseils de défense. Durant son discours de l’Hôtel de Brienne (13 juillet 2017), qui provoqua la démission du CEMA Pierre de Villiers, Emmanuel Macron s’est senti obligé de dire aux militaires : « je suis votre chef », obligation de compensation, sinon de dénégation diraient les psychanalystes. En effet, ce n’est pas parce qu’on le dit qu’on l’est. Conseillons aux communicants du président de lui gratter une petite fiche pour résumer le livre de John Keegan – L’Art du commandement[1] – qui rappelle quelques évidences bien frappées.

John Keegan : « un chef inactif, qui ne fait rien, ne cherche pas à exalter des subordonnés par son exemple, ne prononce pas de discours vibrant, ne récompense pas plus qu’il ne punit, et tient avant tout à se distinguer de la masse par sa modestie, sa prudence, et sa raison, ne ressemble peut-être plus du tout à un chef. C’est pourtant de ce genre de chef que le monde de l’ère nucléaire a besoin, même s’il n’en a pas conscience. Etre « post-héroïque », telle est la devise qu’il pourrait adopter. Car, tout a changé, et changé de fond en comble. Il fut un temps où traverser à cheval, en vainqueur, les rues de Persépolis était le comble de la bravoure. Aujourd’hui, ce que nous attendons des meilleurs d’entre nous, c’est qu’ils trouvent en eux-mêmes la force de renoncer à jouer les héros ».     

 

[1] John Keegan : L’Art du commandement. Editions Perrin, août 2010.

 

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