A QUOI SERT LA REVUE STRATÉGIQUE ?

Richard Labévière
Rédacteur en chef

La Revue stratégique de défense et de sécurité nationale a été remise, vendredi dernier au président de la République. Sous la responsabilité de la ministre des armées Florence Parly et conduite en trois mois par le député européen (PPE) Arnaud Danjean, ce texte doit redéfinir « le nouveau contexte stratégique, hiérarchiser nos intérêts et préciser les ambitions de la France, dans un cadre européen ». L’exercice est moins ambitieux que les deux précédents Livre blanc de 2008 et 2013. « Il s’agit d’aller vite afin de préparer la prochaine Loi de programmation militaire » explique un haut fonctionnaire du ministère de la Défense. L’objectif est de présenter la LPM (2019-2025) au premier trimestre 2018, pour une adoption avant l’été.

Depuis le dernier Livre Blanc, nombre d’évolutions ont changé la donne stratégique et le constat est plutôt sombre : « l’ordre multilatéral est remis en cause, l’architecture de sécurité européenne est en déconstruction et la France affronte des menaces plus dures, précisément décrites, depuis l’enracinement du terrorisme jihadiste jusqu’aux actions d’intimidation ou de fait accompli de la Russie et de la Chine ».

Dans ce contexte, la France continue de défendre un « modèle d’armée complet et équilibré ». La revue reconnaît que, « par leur simultanéité et leur intensité, les crises dans lesquelles les armées françaises sont engagées ont mis les capacités de celles-ci sous tension ». Le malaise provoqué par la démission estivale du CEMA, le général Pierre de Villiers, est loin d’être aplanie et les mots malheureux du président de la République – « une tempête dans un verre d’eau » – ne sont pas oubliés.   

De fait, la problématique des contraintes financières a pesé sur les débats de la Revue stratégique. Ses bornes sont fixées : 190 milliards d’euros pour les armées sur le quinquennat d’ici à 2022 avec la promesse d’un effort de défense équivalent à 2 % du PIB en 2025 contre 1,8 % en 2018.

Arnaud Danjean, dont il a été question pour remplacer Sylvie Goulard à la tête du ministère de la Défense, est un homme parfaitement compétent. Avec une équipe de 16 experts, dont les chefs d’état-major (Terre, Air, Mer), sa mission d’évaluation stratégique s’articule autour de neuf constats.

1) Une France exposée et engagée. Les menaces et les risques identifiés dans le Livre blanc de 2013 se sont manifestés plus rapidement, avec une intensité plus forte qu’anticipé. Le terrorisme jihadiste, qui a frappé la France comme ses voisins européens, se recompose et s’étend à de nouvelles régions, en prospérant sur les situations de chaos, de guerre civile et sur les fragilités des Etats.

2) Un environnement stratégique instable et incertain. Le système international issu de la guerre froide cède la place à un environnement multipolaire en profonde mutation, dont l’instabilité et l’imprévisibilité sont les figures dominantes. L’affirmation militaire d’un nombre croissant de puissances, établies ou émergentes, dans des régions sous tension (Levant, golfe Arabo-Persique, Asie), s’accompagne de politiques de rapports de forces, voire de fait accompli.

3) Des conflits plus durs, des adversaires potentiels mieux armés. L’accroissement des arsenaux, la dissémination d’équipements conventionnels modernes et les progrès technologiques permettent à un nombre croissant d’acteurs, étatiques ou non, de se doter de moyens militaires avancés. En parallèle, la diffusion des nouvelles technologies, issues du monde civil, rend largement accessibles des capacités possédées il y a peu par les seuls Etats.

4) Des ruptures technologiques, sources d’opportunités et de vulnérabilités nouvelles. Le rythme accéléré des révolutions technologiques ou des révolutions d’usage dans le domaine civil comporte de nombreuses applications militaires potentielles : intelligence artificielle, robotique, mise en réseau des systèmes ou biotechnologies.

5) Une ambition européenne et des partenariats forts. La France souhaite un renforcement de la défense européenne autour d’intérêts de sécurité partagés. Elle soutient le renforcement des outils de l’UE et de la Politique de sécurité et de défense commune, qu’il s’agisse de la coopération structurée permanente ou du fonds européen de défense. En parallèle, la France continuera d’assumer pleinement ses responsabilités au sein de l’OTAN, y compris en matière de défense collective et de réassurance.

6) Remonter en puissance : consolider notre autonomie stratégique. Seul pays européen (après le Brexit) membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies et puissance nucléaire, membre fondateur de l’Union européenne et de l’OTAN, dotée d’un modèle d’armée complet, la France doit maintenir une double ambition : préserver son autonomie stratégique et aider à construire une Europe plus forte, face à la multiplication des défis communs.

7) Remonter en puissance : conserver un modèle d’armée complet et équilibré. La préservation d’un modèle d’armée complet et équilibré est indispensable pour assurer à la France son indépendance nationale, son autonomie stratégique et sa liberté d’action. Dans un environnement opérationnel plus exigeant, ce modèle doit disposer de l’ensemble des aptitudes et des capacités nécessaires pour atteindre les effets militaires recherchés sur la totalité du spectre des menaces et des engagements possibles, y compris les plus critiques. Il doit notamment permettre de s’engager en opérations de haute intensité dans les milieux terrestre, maritime, aérien, et d’agir dans l’espace numérique. Les armées françaises devront être en mesure d’agir de façon autonome dans les domaines de la dissuasion nucléaire, de la protection du territoire et de ses approches, du renseignement, du commandement des opérations, des opérations spéciales et dans l’espace numérique.

8) Remonter en puissance : une ambition industrielle et technologique réaffirmée La France jouit d’un statut de grande puissance technologique grâce à une base industrielle et technologique de défense solide, qui regroupe une dizaine de grands groupes, plus de 4 000 PME et s’appuie sur 200 000 emplois en France.

9) L’innovation, au cœur de la démarche du ministère et des armées. Accompagner l’innovation et la révolution numérique doit également conduire à décloisonner davantage les domaines civil et militaire et introduire plus d’agilité : celle-ci doit influencer la conception et la conduite des opérations d’armement mais aussi, au-delà de la dimension technologique, inspirer de nouvelles relations entre le monde de la défense et l’ensemble des domaines de la recherche, pour renforcer les capacités de prospective et d’analyse, nourrir la réflexion stratégique et doctrinale et accroître notre agilité opérationnelle.

Le président de la République a commandé à la ministre et à l’état-major deux « revues spécifiques » concernant les opérations « Barkhane » au Sahel et « Chammal » en IrakSyrie.

Richard Labévière

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