DE LA COUTUME DU DEVOIR DE RÉSERVE

Général de corps d’armée (2S) Henri Poncet

Le 21 décembre 2016, le journal télévisé du 20 heures ouvre sur l’attentat de Berlin et sur des propos du chef d’état-major des armées qui « sort de sa réserve ». Dans le reportage qui suit le commentaire précise « ce coup de semonce très inhabituel … la charge qui est venue du chef d’état-major des armées » en évoquant aussi de façon implicite un recadrage du général de Villiers par le Président de la République à la suite des déclarations parues dans Les Echos.

La lecture de l’article et la réalité des commentaires du Président très en accord avec le contenu de l’article réclamant un budget de la défense à 2% du PIB démontrent qu’il n’en est rien. Surtout si l’on se souvient du discours du Premier Ministre Manuel Valls à l’Université de la Défense le 6 septembre 2016 : « Je pense que l’objectif de 2% est atteignable…et il faut ce niveau ».

Alors pourquoi cette nouvelle tentative des médias pour provoquer une polémique sur ce fameux devoir de réserve ?

Faut-il tout simplement incriminer la superficialité de nos médias ? Certainement, car il ne faut jamais oublier qu’un média est une entreprise à but lucratif contrainte par les lecteurs, les téléspectateurs à vendre du papier ou à faire de l’audience. Diffusion, audimat sont le quotidien des patrons de presse pour survivre, surtout dans un pays où leur situation financière est fragile. La sur-réaction médiatique à un événement est donc souvent la règle, orchestrée essentiellement par les chaînes d’information continue. Pour remplir l’antenne, elles doivent s’autoalimenter autour d’un événement en faisant appel à de pseudo-experts ou à des témoignages dits spontanés, le tout légitimé par des images qui passent en boucle. Sans oublier internet et les réseaux sociaux qui abondent alors en affirmations, vérités toutes faites et jugements péremptoires. Ce sont ces vecteurs qui donnent le tempo. Tout cela ne peut que nous irriter, mais il faut le comprendre, l’admettre et composer avec cet impératif économique qui dicte la vie d’un média.

Faut-il en chercher la cause dans ce qualificatif de « grande muette » dont n’arrivent pas à se départir les armées malgré tous les efforts de communication faits depuis des années, plus qu’aucun autre grand corps de l’Etat ? Il est vrai que la pratique excessive de la langue de bois et la récitation d’éléments de langage caricaturaux peuvent finir par irriter. En fait, il faut plutôt rechercher l’explication dans cette relation au temps bien différente pour le journaliste et pour le chef militaire. Le temps médiatique n’est pas le temps opérationnel. L’un compte en heures et au mieux en jours, l’autre s’inscrit dans la durée, en semaines, voire en mois. Le travail d’un journaliste est éphémère, un évènement chassant l’autre. Il peut certes provoquer des suites à un évènement, le faire vivre pendant un temps, avant de passer à autre chose pour ne pas lasser sa rédaction et son public.

Faut-il plus gravement en rendre responsable les politiques qui cèdent à la facilité d’exercer un pouvoir dans une relation de contrainte plutôt qu’une autorité dans une relation de reconnaissance ? Comme l’a exprimé un ancien candidat à la candidature, ce qui ne surprendra pas ceux qui l’ont côtoyé, « Un militaire, c’est comme un ministre, ça ferme sa gueule ou ça s’en va », en s’exprimant devant des étudiants de Sciences Po Bordeaux. On voudra bien d’ailleurs noter le parallèle fait entre une profession (militaire) et une charge éphémère (ministre), une assimilation significative dans l’inconscient de l’auteur de la déclaration. Mais en s’interrogeant sur ces propos, il est permis de se demander si ce n’est pas tout simplement une réaction de frustration d’une classe politique devenue incapable, par manque de légitimité, d’exercer son autorité dans l’espace des prérogatives régaliennes de l’état. La police manifeste en tenue, les plus hauts magistrats expriment ouvertement leurs critiques lors de séances solennelles, les enseignants ignorent les directives. Or la légitimité de l’autorité repose avant tout sur sa reconnaissance, les armées étant l’un des rares derniers grands corps à s’y tenir.

Aussi, une certaine classe politique se réfugie dans une défense paranoïaque en refusant à d’autres la liberté de réfléchir et en rabâchant de bons mots sortis de leur contexte : « La guerre ! Une chose trop grave pour être confiées aux militaires », par Clémenceau en 1887 alors qu’il rentre en conflit avec le général Boulanger, ministre de la guerre, jusqu’alors son allié politique. Mais aussi, « Cedant arma togae, concedat laurea linguae » (Que les armes cèdent à la toge, les lauriers à l’éloquence) , un vers de Cicéron en hommage à son propre consulat. Il faudra y ajouter qu’un militaire, c’est comme un ministre. On se rend compte finalement que tout cela n’est que du registre des petites phrases.

De fait, la vraie raison de cette obligation de réserve, de ce devoir de réserve qui semble nous obséder est peut-être à rechercher ailleurs, dans ce mode de fonctionnement propre à notre organisation très structurée et pyramidale et, après trois guerres perdues, dans l’histoire des cinquante dernières années où les questions de défense extérieure et de défense intérieure ont été loin de préoccuper nos concitoyens. En un mot, la vraie raison c’est une habitude ou, pour reprendre le mot de La Boétie dans son Discours de la servitude volontaire, la coutume : « La première raison de la servitude volontaire, c’est la coutume ».

Les lendemains de la fin de la guerre d’Algérie ont été marqués par un étouffement de l’expression des militaires. Ceux qui ont continué à s’exprimer sur des sujets comme la contre guérilla l’ont fait à l’étranger, le seul discours national autorisé étant la justification de la dissuasion nucléaire. On peut se souvenir des polémiques, y compris au sein de l’institution, provoquées par le général Copel qui, en 1983 dans Vaincre la guerre, remettait en cause la vision classique de la dissuasion ou autour du livre Les Russes arrivent publiés en 1987 par le général de Richoufftz alors jeune officier supérieur heureusement protégé par un ancien premier ministre.

Plus récemment, les critiques, les réticences, pour ne pas dire plus, face à la naissance des associations professionnelles nationales militaires (APNM) imposées par la loi peuvent illustrer l’attachement que notre institution entretient à l’égard de la coutume et, finalement, son hostilité à une forme d’expression ou de revendication qu’elle ne pourrait pas maîtriser en interne. Curieux paradoxe en effet que de revendiquer une plus grande liberté d’expression tout en la refusant à d’autres ou pour le moins en y mettant des contraintes telles que leur exercice va s’avérer difficile par crainte d’une remise en cause de l’autorité. Et pourtant, il vaut mieux accompagner ce que l’on ne peut pas empêcher.

Aujourd’hui, fort heureusement avec les jeunes générations d’officiers, la coutume est en voie de mutation dans un monde rétréci où information et communication se bousculent en provoquant encore quelques incompréhensions dues trop souvent au « logiciel rigoureux » du militaire face au monde agité et incontrôlable des médias et de la politique, des incompréhensions finalement liées à la part de responsabilité que l’un attribue à l’autre sur la grande scène de l’évènement.

Et s’il faut en terminer par un zeste d’éthique, on peut dire que tous sont à la recherche d’une cohabitation entre l’éthique de conviction, teintée d’un certain dogmatisme qui privilégie avant tout les certitudes morales, et l’éthique de responsabilité qui choisit le bien agir en fonction des situations ou « éthique des vérités singulières » pour reprendre l’expression du philosophe Alain Badiou.

Dans cette période difficile d’états de violence ou de guerre que traverse le pays, le temps n’est pas aux polémiques stériles entre ces trois mondes mais aux réflexions enrichissantes et partagées à renvoyer et à soumettre au peuple français.

Cet article fait partie du dossier n° 19 réalisé par Le Cercle de réflexions du G2S

«  LIBERTE d’EXPRESSION » Consultable sur : http://www.gx2s.fr/

 le G2S, association selon la loi de 1901, est un groupe constitué d’officiers généraux de l’armée de terre qui ont récemment quitté le service actif. Ils se proposent de mettre en commun leur expérience et leur expertise des problématiques de défense, incluant leurs aspects stratégiques et économiques, pour donner leur vision des perspectives d’évolution souhaitables de la défense.

Général de corps d’armée (2S) Henri Poncet

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