REFONDER NOTRE STRATÉGIE MÉDITERRANÉENNE !

Richard Labévière
Rédacteur en chef

« La Méditerranée, la mer bleue par excellence, la ‘grande mer’ des Hébreux, la ‘mer’ des Grecs, le mare nostrum des Romains, bordée d’orangers, d’aloès, de cactus, de pins maritimes, embaumée du parfum des myrtes, encadrée de rudes montagnes, saturée d’un air pur et transparent, mais incessamment travaillée par les feux de la terre, est un véritable champ de bataille où Neptune et Pluton se disputent encore l’empire du monde ».

Jules Verne – Vingt mille lieues sous les mers, 1870.

 

Deux des principales conclusions de notre rapport – Ambitions stratégiques américaines, britanniques et russes en Méditerranée1 – étaient les suivantes : le format euromed n’est plus adapté aux enjeux actuels, nécessitant l’adoption raisonnée d’un logiciel euroafricain susceptible de favoriser une coopération tripartite Union européenne/Union africaine/Ligue arabe, appuyée par les Nations unies ; la pleine prise en compte de l’affirmation confirmée de deux nouvelles « puissances méditerranéennes » : la Russie et la Chine.

MÉDITERRANÉE OCCIDENTALE PARTAGÉE

Avec une Syrie dont la reconstruction se fera principalement avec l’aide de la Russie, de la Chine et de l’Iran ; avec la consolidation du port militaire russe de Tartous (Syrie) et l’installation d’une base maritime chinoise dans le même complexe portuaire ; avec la circulation accrue de bâtiments militaires russes et chinois dans toute la Méditerranée, cette mer stratégique n’est plus le monopole des puissances occidentales.

Les transits économiques entre Suez et Gibraltar – sécurisés par les Marines nationales française, britannique et américaine depuis la fin de la Seconde guerre mondiale -, doivent désormais s’effectuer en présence des marines hauturières russe et chinoise. L’éloignement progressif de la marine turque de l’OTAN et les essais concluants de missiles de croisière par la marine algérienne viennent compléter notre constat : la Méditerranée n’est plus une mer occidentale !

MÉDITERRANÉE OCCIDENTALE EN CRISE

Déclenchée par Nicolas Sarkozy et David Cameron, puis relayée par l’OTAN à partir d’une interprétation partielle et partiale de la résolution 1973 du Conseil de sécurité des Nations unies, l’intervention militaire en Libye de mars 2011 a précipité trois dynamiques de crise. Laissant place à des groupes salafo-jihadistes et des factions mafieuses, la destruction des structures régaliennes libyennes a favorisé la jonction et l’amplification d’une série d’Etats faillis allant de l’Atlantique à la Corne de l’Afrique. Ce couloir de criminalité, qui traverse la bande sahélo-saharienne, a été mis à profit par les cartels latinos de la cocaïne (colombiens, vénézuéliens et brésiliens) qui disposent de têtes aéroportuaires en Afrique de l’ouest, notamment en Guinée Conakry et en Sierra Leone. A partir de ces appuis côtiers, les flux de drogue remontent vers le nord pour aboutir au Maroc, en Tunisie et en Libye avant de traverser la Méditerranée pour se répandre dans l’ensemble des pays européens.

La menace terroriste a, elle-aussi été confortée et amplifiée par l’implosion de la Libye. Même s’il enregistre actuellement d’irréversibles revers sur le terrain, Dae’ch a pu s’installer à 500 kilomètres des côtes européennes. Nombres d’autres groupes jihadistes soutenus par l’Arabie saoudite et le Qatar se sont multipliés, installant des camps d’accueil et de formation dans « la Libye faillie », notamment dans le Fezzan (au sud du pays), le long d’une ligne reliant les villes de Sebbah à Gât (à proximité de la frontière algérienne à la hauteur de Djanet). De ces sanctuaires du sud libyen, les jihadistes peuvent irriguer l’ensemble des pays de la région, tout particulièrement le Mali, le Niger et le Burkina-Faso, organisant aussi des filières à destination du désert du Sinaï, de Syrie et d’Irak. Des jonctions opérationnelles avec Boko-Haram et les Shebab somaliens s’opèrent ponctuellement et peuvent perdurer.

Désormais, l’hypothèse d’un « Bataclan flottant », qui verrait un ou des jihadistes cibler des bateaux de croisière ou armer des embarcations en vue d’attaques-suicides – en haute mer ou dans des ports -, n’est plus à exclure. Ces différentes menaces sont d’autant plus préoccupantes qu’elles se diluent dans les flux croissants de réfugiés qui fuient les guerres d’Afghanistan, du Proche-Orient et d’Afrique, mais aussi des contextes économiques où la survie devient de plus en plus difficile. La Méditerranée occidentale est, ainsi devenue le creuset de l’une des crises migratoires les plus importantes depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Et ce ne sont pas les opérations Triton et autres dispositifs Frontex2 qui peuvent apporter des réponses pertinentes et durables à cette crise qui devrait être traitée en amont par l’UE, mais aussi la Ligue arabe, l’Union africaine et les autres structures régionales africaines.

Hormis une progressive montée en puissance de la marine algérienne favorisée par Moscou, ces différentes crises structurelles qui affectent la Méditerranée occidentale mobilisent d’importantes ressources budgétaires et de nombreux moyens opérationnels au détriment des autres enjeux stratégiques qui concernent la totalité de la masse d’eau allant du canal de Suez au détroit de Gibraltar.

DES COOPÉRATIONS RENFORCÉES POUR UN « LABORATOIRE MÉDITERRANÉENNE »

Partant du constat que « la Méditerranée n’est plus une mer occidentale », il s’agit aujourd’hui de travailler dans trois perspectives principales. La première concerne d’abord les Marines nationales française et britannique qui devraient entreprendre les ajustements nécessaires face aux nouvelles implantations portuaires en Méditerranée de la Russie et de la Chine. Aujourd’hui, avec le décrochement britannique, notre Marine nationale est la seule à pouvoir assurer ses missions en Méditerranée. Pour être efficaces et durables, ces chantiers devraient chercher aussi à développer des coopérations communes en matière de contre-terrorisme et de lutte contre les flux criminogènes (migrations illicites, trafics d’armes, de drogues et d’êtres humains), sinon œuvrer à un nouveau système de sécurité collective pour la Méditerranée.

Clairement politique, cette volonté n’ira pas sans une remise à plat des orientations diplomatiques de confrontation (sanctions économiques, redéploiements militaires en Pologne et dans les Pays baltes notamment), mises en œuvre à l’encontre de Moscou. Malheureusement, les ajustements logisitques réguliers de l’OTAN – dont la poursuite du programme de bouclier anti-missile – ne vont pas dans ce sens !

Par conséquent, la deuxième perspective porte sur l’effort de refondation d’une diplomatie adaptée aux enjeux méditerranéens immédiats à partir desquels peuvent s’envisager des convergences régionales et locales durables. Celles-ci pourraient servir de laboratoire à des mécanismes de gestion de crises applicables à des formats géopolitiques plus large : en Afrique sub-saharienne, en Arctique, en Asie-Pacifique, en Asie centrale et en Amérique latine. La mise en place d’un tel « laboratoire méditerranéen » est une grande ambition qui nécessite une volonté politique adaptée.

En attendant, une troisième perspective concerne la mise en place de « coopérations renforcées » à l’image de ce que l’UE a été incapable de faire, à savoir des programmes à la carte, selon l’intérêt des Etats riverains décidant de participer ou non. Si les Etats demeurent indispensables à cet organon, les capacités diplomatiques des villes portuaires s’avèrent, d’ores et déjà, des outils complémentaires appropriés aux nouveaux enjeux stratégiques, économiques et sécuritaires auxquels sont désormais confrontées l’ensemble des populations méditerranéennes.

S’il s’agit de consolider les Marines nationales, il faudra associer davantage les collectivités territoriales (région catalane, Principauté de Monaco, etc.), afin de refonder une véritable stratégie méditerranéenne.

Richard Labévière

 

1 IRIS, octobre 2013 : Bastien Alex, Alain Coldefy, Didier Billion et Richard Labévière.
2 Frontex est l’agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des États membres de l’Union européenne (en abrégé « Frontières extérieures »). Son siège est à Varsovie. Elle est responsable de la coordination des activités des garde-frontières pour le maintien de la sécurité des frontières de l’Union avec les États non-membres. Frontex a été créée par le 26 octobre 2004. Sa mission est d’aider les États membres à mettre en œuvre les règles communautaires relatives aux frontières extérieures et de coordonner leurs opérations dans la gestion de ces frontières extérieures. Chaque État membre reste toutefois responsable de la partie de frontière qui se trouve sur son territoire. Le budget de Frontex provient de subventions de l’Union européenne, 285 millions d’euros étant fournis dans le cadre d’un programme spécifique 2007-2013 dépendant du Programme européen pour la protection des infrastructures critiques (PEPIC).

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