KOUCHNER ET L’INDEPENDANCE DU KURDISTAN D’IRAK…

Richard Labévière
Rédacteur en chef

Dernièrement, lors de l’émission Internationales – TV5 Monde/RFI/Le Monde -, Bernard Kouchner s’est exclamé : « tout le monde profite des Kurdes, mais on ne veut pas qu’ils soient indépendants. Quand même, c’est d’un cynisme invraisemblable ». Et l’ancien French doctor d’ajouter : « c’est le plus grand peuple sans Etat », se revendiquant comme « le plus vieux soutien des Kurdes ».

Le plus vieux ? Toujours tellement égocentrique, ce pauvre Kouchner qu’il en oublie David et sa doctrine d’« alliances périphériques » qui appelait à se rapprocher des États non arabes de la région. Le Premier ministre israélien (1948 à 1953 et 1955 à 1963) a développé le concept des « alliances des minorités », consistant à s’allier entre autres aux Kurdes et aux Druzes et à encourager les velléités indépendantistes dans le monde arabe. Dès 1948, il envoyait des émissaires auprès de Pierre Gemayel, le fondateur du pari Kataeb (parti phalangiste) afin de promouvoir un Liban « purement » chrétien.

Kouchner oublie aussi Oded Yinon, fonctionnaire du ministère israélien des Affaires étrangères, auteur d’un article paru en février 1982 dans la revue Kivounim, publiée par l’Organisation sioniste mondiale basée à Jérusalem. L’article affirme que l’intérêt de Tel-Aviv est de favoriser la création, dans le monde arabe, de mini-États antagonistes trop faibles et trop divisés pour s’opposer efficacement à lui : « L’éclatement de la Syrie et de l’Irak en régions déterminées sur la base de critères ethniques ou religieux doit être, à long terme, un but prioritaire pour Israël, la première étape étant la destruction de la puissance militaire de ces États. […] Riche en pétrole, et en proie à des luttes intestines, l’Irak est dans la ligne de mire israélienne. Sa dissolution serait, pour nous, plus importante que celle de la Syrie, car c’est lui qui représente, à court terme, la plus sérieuse menace pour Israël ».

Kouchner oublie encore sa grande copine Tzipi Livni – ancien agent du Mossad[1] – qui a été ministre des Affaires étrangères à partir du 4 mai 2006 jusqu’à la formation du second cabinet de Benyamin Netanyahou en 2009. Depuis son passage au Mossad, où elle a eu l’occasion de superviser le développement de ce service au Kurdistan d’Irak, elle a échangé, à plusieurs reprises, avec Kouchner ses vues sur l’intérêt d’une indépendance des Kurdes d’Irak : les arrimer à Israël pour les couper des Kurdes d’Iran, de Syrie et de Turquie, afin d’empêcher une continuité territoriale qui pourrait gêner Tel-Aviv.

La présence du Mossad du Mossad dans quatre des six gouvernorats du Kurdistan (As-Sulaymaniya, Erbil, Dahul et Halabja) est une vieille histoire qui remonte aux années 1970, lorsque Saddam Hussein signait avec les deux partis autonomistes PDK et UPK, un accord relatif à un statut d’autonomie du Kurdistan irakien. La révolution islamique d’Iran de 1979 devait renforcer la présence des barbouzes israélienne, de même que l’invasion anglo-américaine du printemps 2003. Plusieurs services européens de renseignement suspectent alors le Mossad d’avoir favoriser l’installation d’Abou Moussab al-Zarqaoui au Kurdistan d’Irak. Responsable d’Al-Qaïda en Irak, puis précurseur de l’organisation « Etat islamique » (Dae’ch), il aurait bénéficié de la logistique du service israélien, afin de déstabiliser l’Irak en ciblant prioritairement des cibles chi’ites…

Toujours est-il que ce bon docteur Kouchner n’a jamais montré le même empressement à se prononcer en faveur de l’indépendance de la Palestine et des Palestiniens. Tous les peuples sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres, c’est bien connu ! Il faut relire attentivement le livre magistral de Pierre Péan – Le Monde selon K. – paru en février 2009, lorsque les éditions Fayard était encore dirigée par le regretté Claude Durand, pour comprendre l’itinéraire du French Doctor, vraisemblablement pris en main par USAID et les services américains dès son aventure biafraise en 1969. Sa collaboration avec les services israéliens s’est intensifiée durant les guerres d’ex-Yougoslavie, avec le Rwanda de Paul Kagamé, le Kosovo du bandit mafieux Hachim Thaçi et les acteurs hollywoodiens de Save Darfour.

La ministre de la Justice, Ayelet Shaked, d’abord, le Premier ministre Benjamin Netanyahu, ensuite, ont affirmé soutenir le référendum du 25 septembre, alors que les pays de la région et le reste de la communauté internationale – ONU et États-Unis en tête – tentent de convaincre Erbil d’y renoncer. « Nous devrions appuyer l’aspiration kurde à l’indépendance », affirmait déjà en 2014 Benjamin Netanyahu lors d’une visite à un think tank de Tel-Aviv, en appelant les Kurdes « une nation de combattants (qui) ont prouvé leur engagement politique et méritent l’indépendance ». Des propos répétés maintes fois depuis. L’idée n’est pas nouvelle.

Aujourd’hui, l’aide apportée aux Kurdes d’Iran, de Syrie et de Turquie perdure, incluant entraînements militaires et aides humanitaires conséquentes. Une délégation officielle de responsables kurdes s’est d’ailleurs rendue cet été en Israël pour demander à leurs homologues israéliens de plaider leur cause à Washington. Les causes de cet appui sont multiples. Beaucoup de responsables politiques israéliens n’hésitent pas à comparer les souffrances des Kurdes aux leurs, et considèrent même que soutenir les aspirations kurdes à un État relève de l’ordre moral… Hormis ces considérations « éthiques », une collaboration entre l’État hébreu et un éventuel État kurde aurait plusieurs avantages. Une telle entité, sunnite mais non arabe, ferait office d’allié de choix, de rêve même, dans une région hostile à Israël.

Début septembre, Téhéran a menacé de fermer sa frontière avec la région autonome du Kurdistan irakien et d’annuler tous les accords, sécuritaires notamment, conclus avec celle-ci si elle venait à proclamer son indépendance le 25 septembre. « Les accords sur les frontières n’ont de valeur qu’avec le gouvernement central d’Irak », a rappelé le secrétaire du Conseil suprême iranien de la sécurité nationale, Ali Shamkhani, soulignant que la seule entité que reconnaît l’Iran en Irak est « le gouvernement unifié, intégré et fédéral » de Bagdad.

Quelques temps auparavant, l’ancien Premier ministre irakien Nouri al-Maliki avait exprimé son refus de voir le Kurdistan irakien devenir un « deuxième Israël », expression déjà utilisée en 1966 par le ministre irakien de la Défense d’alors, Abdel Aziz el-Oukaïli. Pour Israël, un tel pays qui lui serait acquis pourrait permettre de contrer l’influence du croissant chi’ite – allant de Téhéran à Beyrouth, en passant par l’Irak et la Syrie – tant redouté. N’oublions pas non plus les puits de pétrole répartis entre le Kurdistan et l’Irak. Près de 40 % des réserves de brut d’Irak se trouvent dans la province de Kirkouk, zone grise entre Bagdad et Erbil. D’après un article du Financial Times britannique de 2015, Israël importe plus de 75 % de son pétrole du Kurdistan irakien. Les investissements israéliens sont donc considérables au Kurdistan, non seulement dans le domaine militaire, mais également dans ceux de la communication, de la construction et de l’énergie.

Enfin, le soutien de Bernard Kouchner et de Tel-Aviv au référendum kurde a, aussi valeur de message à l’allié américain et à la Turquie. Au premier, pour lui signifier qu’il a tout intérêt à parier sur le cheval kurde, ne serait-ce que parce qu’il partage ses inquiétudes face à l’expansionnisme iranien. Au second, pour lui prouver que son soutien au Hamas palestinien pourrait lui coûter cher, d’autant que les relations israélo-turques restent houleuses, malgré une réconciliation récente et fragile. L’ingérence humanitaire mène à tout, même aux visées les plus impériales : casse des Etats-nations, fragmentations territoriales et politiques, haine de la politique et apologie des valeurs morales dominantes pour la bonne marche des affaires…

Richard Labévière

[1] Tzipi Livni a commencé à travailler pour le Mossad dès le début des années 1980 : « j’ai servi pendant quatre ans au sein du Mossad. J’ai également suivi des stages de formation et j’ai été en fonction à l’étranger », a-t-elle déclaré à la radio militaire israélienne. Elle occupa officiellement le poste de conseillère juridique de 1980 à 1984, mais a été, selon le Sunday Times un agent clé en Europe pour au moins quatre ans, période durant laquelle elle a appartenu au Kidon (baïonnette en hébreu : le service action du Mossad). Francophone, elle a été basée à Paris et dirigé ce que l’on appelle une safe house, maison sécurisée servant de base arrière ou de lieu de repli pour ses collègues du Mossad.

 

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