UN MODÈLE D’ARMÉE
RÉELLEMENT COMPLET

POUR RÉSORBER LES RÉDUCTIONS
TEMPORAIRES DE CAPACITÉS ET QUI COMBLE LES ABANDONS CAPACITAIRES
CONSENTIS AU COURS DES PRÉCÉDENTES LPM

 

Alain Bouquin

Pour conserver un modèle réellement complet, objectif revendiqué par tous les hauts responsables de la défense, il convient de consacrer un effort important visant à « combler les lacunes » : rétablir les capacités abandonnées, accélérer les cadences de livraisons, augmenter les quantités, améliorer la disponibilité…

Le discours officiel de nos autorités, qu’elles soient politiques ou militaires, le proclame haut et fort : notre modèle d’armée est resté complet. Le constat est à la fois vrai et biaisé.

Vrai car aucun domaine capacitaire global n’a été abandonné : la France demeure une des rares puissances au monde apte à mettre en oeuvre des forces terrestres, des forces spéciales, une aviation de combat, une marine de haute mer incluant un groupe aéronaval, une riche panoplie de capteurs de renseignement de niveaux tactique et stratégique, des postes de commandement interarmées et de composantes, des capacités de projection…

Biaisé car dans les faits, le modèle présente des RTC (réductions temporaires de capacités) nombreuses et très diverses. Or un modèle vraiment complet devrait non seulement couvrir tous les domaines capacitaires, mais au sein de chaque domaine préserver une panoplie complète, à bon niveau technique, en nombre suffisant et disponible.

Il y a d’abord des capacités manquantes, celles qu’on a abandonnées au cours des arbitrages des années précédentes, au fil des constructions des lois de programmation militaires successives. Il y a également celles qu’on a tellement retardées que, entre la fin de vie de la génération n et l’arrivée de la génération n+1, il peut y avoir plusieurs années de vide…

Il faut donc sans doute se disposer à relancer et / ou accélérer quelques programmes qui ont pu être sacrifiés faute de crédits ; par exemple : défense sol-air courte portée (GBAD : ground based air defence), hélicoptère de transport lourd, hélicoptère interarmées léger, brouillage offensif, OMEGA (localisation et datation bi-mode, à la fois sur les signaux GPS et Galiléo), alerte avancée (contribution française à la défense anti-missiles de l’OTAN)…

Il y a aussi des capacités aux performances présumées insuffisantes… Certains arbitrages financiers ont pu conduire les acteurs des programmes à vider en partie de leur substance les projets, en réduisant les exigences et les spécifications, et donc en altérant la réponse au besoin militaire. Dans d’autres cas, on a pu accepter de se contenter d’un système d’attente (un « gap-filler ») aux moindres performances comme pour le radar de surveillance terrestre.

Ces réductions de besoins ne constituent pas une nouveauté ; elles sont heureusement restées peu nombreuses ces dernières années, les arbitrages étant en général rendus au détriment de la quantité pour tenter de préserver la qualité. Il convient malgré tout d’identifier les quelques capacités dont le niveau technique ne permet pas de rivaliser efficacement avec les moyens d’un adversaire mieux équipé.

Il y a enfin des capacités trop peu nombreuses, celles dont les cibles en ligne et en parc ont été drastiquement réduites au gré des décisions budgétaires. Ces parcs en trop faible quantité sont connus : véhicules de transport logistique, petits véhicules protégés, appuis sol-sol et sol-air, stocks de munitions, moyens radio tactiques…

Quelques exemples emblématiques peuvent être relevés :

– La France ne dispose que d’un seul porte-avion ; elle n’a donc qu’une capacité aéronavale « à temps partiel », au gré des périodes d’entretien programmées du PA Charles de Gaulle ;

– Nous mettons en ligne 200 chars de bataille, quand nous en comptions encore 1500 à la fin des années 80 ;

– Le contrat opérationnel de l’armée de l’air n’autorise plus que la projection de 45 avions de chasse, ce qui permet un rythme de « sorties » de l’ordre de 60 missions quotidiennes…

Il y a aujourd’hui davantage de soldats à engager que d’équipements disponibles à leur donner. Ce qui impose une rotation des parcs délicate à mettre en œuvre. Et ce qui repose sur une excellente disponibilité technique des matériels, malheureusement loin d’être acquise.

Cette question de la disponibilité des capacités est en fait celle du MCO (maintien en condition opérationnelle). Faute de crédits suffisants, le modèle finit par cesser d’être réellement complet quand les équipements cessent d’être employables en opérations. Le budget à consacrer au MCO doit pouvoir bénéficier d’une augmentation de l’ordre d’un milliard d’euros pour espérer retrouver un niveau de DTO (disponibilité technique opérationnelle) acceptable.

La question de la complétude du modèle doit enfin être bien analysée en termes d’équilibre entre fonctions stratégiques. Car le modèle doit permettre aux décideurs à la fois de savoir, d’analyser, de choisir entre différentes options, de décider et d’agir en toutes circonstances.

Il convient de rectifier une tendance assez récente qui supposerait, selon une logique plus politique que militaire, que le pouvoir sur la scène internationale réside davantage dans le savoir que dans l’agir… Cette dérive a pu nous entraîner vers des choix privilégiant exagérément l’intelligence (capteurs, SIC) au détriment du muscle (effecteurs, armement). Un choix qu’il a été d’autant plus aisé de faire, que cette logique était aussi celle de la moindre dépense…

Revenir à un modèle vraiment complet est l’objectif des années à venir, lié à celui de l’atteinte des 2% du PIB. Il doit s’articuler dans le temps selon deux échéances :

– A court terme, profiter des marchés existants et des programmes lancés pour augmenter les cibles d’équipements, accélérer leurs livraisons et améliorer leur maintien en condition ;

– Dans un second temps, à partir de 2020, lancer de nouveaux programmes pour résorber les capacités manquantes.

La détention d’un modèle d’armée complet doit rester un objectif clair et affiché de la politique de défense de la France : la couverture capacitaire complète est en effet seule garante d’une réelle autonomie stratégique. Et cet objectif doit se matérialiser mieux que cela n’est le cas actuellement dans la construction capacitaire et programmatique. La loi de programmation militaire à venir devra en particulier avoir pour ambition de résorber progressivement les réductions temporaires de capacités imposées au cours des exercices passés, pour aligner pleinement le discours sur la réalité.

Cet article fait partie du dossier n°18 réalisé par Le Cercle de réflexions du G2S.

«Recommandations concernant la Défense aux candidats à la future élection présidentielle ».

Consultable sur : http://www.gx2s.fr/

Association selon la loi de 1901, le G2S est un groupe constitué d’officiers généraux de l’armée de terre qui ont récemment quitté le service actif. Ils se proposent de mettre en commun leur expérience et leur expertise des problématiques de défense, incluant leurs aspects stratégiques et économiques, pour donner leur vision des perspectives d’évolution souhaitables de la défense.

 

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