DU FOUQUET’S A LA ROTONDE !

Faire barrage au fascisme !, m’intiment péremptoirement de jeunes macrones en me jetant à la figure un dépliant quadri-comique. Dégât limité si la démarche n’était que comique, alors qu’en l’occurrence elle prend l’allure d’un ordre, sinon d’une certitude arrogante et toute autant agressive. L’auteur de ces lignes se souvient comment, dans des circonstances similaires, il était amené à faire le coup de poing contre les nervis du GUD (Groupe union défense), ciblant ses réunions du PSU grenoblois ! Restant courtois, il essayait pourtant d’interroger l’assurance de ces militantes amazonées sur la nature du fascisme à repousser, pour se rendre très vite compte que l’échange vrillait au C dans l’air calamiteux, mâtiné d’un On n’est pas couché ricané et ricanant autour d’invités qui sont là pour le spectacle !

Faire barrage quinze jours le temps d’une élection sera-t-il suffisant ? On rêve éveillé…

Peine perdue donc, d’essayer de comprendre pourquoi et comment le peuple de France se retrouve ainsi pris et surpris dans la tenaille de l’extrême-droite et de l’extrême-finance, dans les mâchoires d’une équation fabriquée et imposée par ceux-là même qui prétendaient la résoudre. A une question d’un journaliste lui demandant s’il est surpris par le score du FN, le philosophe Michel Onfray répond : « pas du tout, car ce qui a rendu possible la famille Le Pen depuis un quart de siècle que dure cette saga, n’a été ni attaqué, ni combattu. Au contraire : ce qui a généré son succès a même été amplifié. On ne combat pas cette résistible ascension par la diabolisation, mais en asséchant le marais qui nourrit leurs ambitions. En l’occurrence avec une politique vraiment de gauche en faveur des gens modestes. Qu’est-ce qui explique cette étrange perversion qui consiste à nourrir le monstre qu’on prétend combattre ? Une raison bien simple : ceux qui tapent sur elle mais épargnent ce qui la rend possible ! Ils font très exactement son lit… »

Dans la même perspective, l’un des plus anciens et plus expérimentés journalistes politiques, qui a couvert tous les soubresauts des IV et Vème Républiques, nous avouait dernièrement sa lassitude et son dégoût : « on en a marre de devoir apporter automatiquement notre vote à ceux qui font le lit du FN depuis tant et tant d’années… »

Et puis il y eut le dîner de La Rotonde, sur le boulevard du Montparnasse. Parmi badauds et touristes japonais, plusieurs People battent la semelle pour baiser celle du héros du jour qui n’aura pas attendu le soir de la victoire finale pour fêter son résultat : un état d’esprit effectivement, voire une faute. Il y a Line Renaud, l’égérie chantante de Jacques Chirac dont on se demande bien ce qu’elle fait là, mais aussi l’architecte Roland Castro, vieille baderne du gauchisme de bistrot qu’on croyait retiré à Jurassic Park. Arrivent fébriles et transis : Pierre Arditi, l’acteur principal des spots publicitaires des compagnies d’assurance, Stéphane Berne, le grand reporter de guerre de Point de vue-Images du monde et Jacques Attali, le chaman des avenirs qui chantent, chantant que les vies brisées des employés de Whirlpool ne sont qu’une anecdote… Plutôt dégoûtant, en effet !

Interrogé sur cette étrange prestation, l’encore candidat Macron se rengorge, éructant qu’il n’a pas de leçon à recevoir du « microcosme parisien ! » Problème de logique formelle où se mélangent l’effet et la cause, la courbe du chômage croisera-t-elle celle des factures d’une campagne financée par les Drahi, Bergé et Niel, notamment ? On s’interroge, mais derrière le mur d’argent qui doit faire barrage au fascisme, il est effectivement des questions qui ne sont pas à poser.

Et la presse ! La presse qu’on mérite ou ne mérite pas ! Impossible et inutile d’être exhaustif. Quelques perles néanmoins ! En chute d’une pleine page léche-cul-niste de La Provence du 28 avril, Olivier Mazerolle – l’ami de Bernard Tapie, autre référence d’équité politique -, livre une expertise sans appel : « s’il se présente en impétrant, Emmanuel Macron a parfaitement compris les rouages et les ruses de la politique. Il est prêt ». Libération du même jour ne ménage pas les grandes révélations : « Mélenchon, le Beppe Grillo français ». Toujours docte, Le Monde, qui fit la campagne présidentielle d’Edouard Balladur en 1995, titre : « Jean-Luc Mélenchon rate sa soirée – Le candidat de la France insoumise s’est refusé, pour le moment, à donner une consigne de vote », dans son édition datée du 25 avril.

Le bonnet d’âne revient à François Hollande soi-même : « je serais désolé si Emmanuel Macron voulait s’échapper pour mener une aventure personnelle. Non pas parce que ce serait une déloyauté, mais parce que ce serait sans avenir », déclarait-t-il à ses copains du livre Un président ne devrait pas dire ça…  En l’occurrence, il aurait dû effectivement s’abstenir de dire ça ! Pour se détendre un peu, il faut aussi citer François Bayrou – premier ministre potentiel de Macron – sur BFM-TV, le 7 septembre 2016 alors qu’il qualifiait encore son nouveau mentor d’« hologramme » : « posez-vous la question ! Pourquoi ces heures et ces heures de télévision en direct ?  Pourquoi ces couvertures de magazines, pourquoi ces pages et ces pages autour de photographies et d’histoire assez vides ? Il y a là une tentative qui a été déjà faite plusieurs fois de très grands intérêts financiers et autres qui ne se contentent plus d’avoir le pouvoir économique ».

En direct de l’Académie française, « où l’on pense avec ses fesses ! », disait le grand écrivain Georges Bernanos, Jean D’Ormesson soulève une paupière sur une pleine demie page du Figaro pour nous dire : « je voterai pour Emmanuel Macron ». Anne Hidalgo, qui ferait mieux de s’occuper de la saleté des rues de Paris, nous prévient dans les colonnes du Monde : « cette élection n’est pas jouée d’avance… » Mais la cerise sur le gâteau revient à Pierre Moscovici, qui voulait spolier les petits épargnants grecs pour rembourser la dette – un autre héros de Paris-Match. Le Commissaire européen brocarde, comme Le Monde, Jean-Luc Mélenchon parce que qu’il n’a pas donné de consigne de vote pour le second tour.

Normal qu’un candidat important attende d’avoir les résultats stabilisés du premier tour de l’élection présidentielle avant de se prononcer ; qu’il estime ne pas être propriétaire des suffrages des électeurs qui lui font pourtant confiance ! Mais surtout – surtout – peut-on comprendre  que ce même candidat, en  s’en remettant au libre arbitre et à la raison des citoyens français dépasse, outre-passe et pulvérise l’entendement rétréci de la majorité de la classe politique et médiatique de notre pays. C’est dans cette froide dualité – proprement indécente – récusant toute espèce de dialectique critique que prolifère désormais une inquiétude majeure et lancinante : celle d’un nouvel autoritarisme, sinon d’un nouveau fascisme qui vient…

En effet, progresse désormais une évolution plus profonde – beaucoup plus profonde -, et qui va bien au-delà du second tour de cette élection présidentielle et des législatives qui suivront : voir la morale – une morale – s’imposer et supplanter « la » politique et « le » politique ; voir un nouvel ordre moral s’instaurer en parangon de vertus formelles d’une République vide d’un sens abandonné à toutes les obligations numériques, binaires et génératrices d’un fascisme newlook – jaime/j’aime pas – et alors que  les proclamations Je suis Charlie ! justifient le retour des censures les plus brutales, sinon les plus insidieuses au pays auto-proclamé des Lumières et des droits de l’homme… La chouette de Minerve prend toujours son envol au crépuscule ! C’est une fois que les nouvelles machineries disciplinaires, les nouveaux rouages normatifs de production, de consommation, de transport, d’alimentation, de santé, de sexualité et de langage, auront achevé de supplanter toutes autres alternatives que l’intelligence critique sera alors en mesure d’en mesurer et d’en comprendre tous les méfaits. L’intelligence de l’oppression et de ses ruses n’est jamais immédiate et contemporaine de  l’installation de ses machines infernales. C’est au soir de la grande journée de l’esprit techno-médiatique en acte, que ce qui aura pu survivre de conscience critique sera alors en position de comprendre ce qui s’est réellement passé. Il sera alors trop tard pour lutter efficacement et frontalement contre les Terminators-macroniques, même si des Conseils nationaux de la résistance revoient le jour et reprennent la clandestinité. La nouvelle Libération sera longue, exigeante et fera des dégâts.

En effet, un nouveau fascisme vient, comme une force tranquille, qui n’a pas dit toutes ses ruses et encore moins ses mécanismes disciplinaires à l’oeuvre pour une remise en ordre mondialisée des corps et des esprits. En effet, il est à craindre, que pour prétendre faire barrage au fascisme old fashion, s’imposent désormais les ralliements automatiques aux délices de la finance mondialisée et de la casse des Etats-nations. Sur le fond de cette parousie numérique, de la re-tribalisation du monde, de cette Disruption généralisée, comme la qualifie le philosophe Bernard Stiegler, les chômeurs – réveillés de leur sommeil assisté – comprendront enfin qu’il suffit de lancer leur start-up pour devenir millionnaires…

Etienne Pellot

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