PARIS – DJIBOUTI : REMISE A FLOT…

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Les vociférations de Rimbaud écrivant à sa mère que les chiens hurleurs l’empêchent de dormir et les émerveillements bourlingueurs de Monfreid résonnent toujours. Les pêcheurs sont rentrés au petit matin, vers 6 heures. Les acheteuses des restaurants sont venues faire le plein de Mérous, Daurades, Barracudas, Thazards et autres Carangues. Devant la poissonnerie La Sirène, le spectacle commence : le chef d’un orchestre imaginaire s’est installé derrière un pupitre improvisé. Comme une baguette, dans ses mains tourbillonne une serpe effilée qui tranche l’épaisseur des poissons restants, découpant nombre de filets – minces et réguliers – qu’il retourne comme autant de partitions d’un grand large symphonique. Son premier assistant les arrose à grande eau. Le deuxième les enveloppe avant de les empiler sur le porte-bagages de motos qui s’échappent comme des abeilles regagnant la ruche du centre-ville.

Nouvelle grande agitation vers 8 h.30. Une camionnette se gare à cul ouvrant son coffre-arrière sur la mer. Un autre ballet commence. Plusieurs dizaines de petits sacs de jute blanche contenant les feuilles fraîches de qât virevoltent de mains en mains précautionneuses et fébriles jusqu’à une barque de pêche qui met aussitôt le cap sur Obock. Deux heures plus tard, un crescendo similaire se déverse sur une deuxième barque à bord de laquelle embarquent plusieurs passagers improbables. La mer est un peu agitée. Aux commandes du moteur Yamaha, le chef du bord indique que la traversée vers Tadjourah prendra un peu plus d’une heure.

En dépassant la rade du vieux port international, on glisse, à bâbord, le long d’imposantes installations portuaires. Dans le lointain, d’autres scarabées géants émergent de la brume : les grues roulantes et portiques-conteneurs des nouvelles installations de Doraleh se dressent comme les sentinelles d’un camp retranché. C’est la réalité profonde de Djibouti : 23 200 km2 entourent le golfe de Tadjourah sur une profondeur d’environ 90 km. Selon les résultats du recensement de 2009, la République de Djibouti (RDD) compte environ 818 200 habitants. La ville de Djibouti même concentrerait 476 000 habitants (soit environ 58 % de la population du pays).

Depuis le début des années 2000, avec la lutte contre le terrorisme et la piraterie maritime, un nombre croissant de contingents militaires étrangers converge vers la RDD. Cas unique au monde, cinq pays y disposent désormais d’une base militaire : la France, les Etats-Unis, l’Italie, le Japon et la Chine. L’Arabie saoudite doit s’y installer l’année prochaine. De leur côté, les Turcs ouvrent une école et s’intéressent à la construction d’un nouvel aéroport.

En avril 2016, sans surprise, le président Ismaïl Omar Guelleh (IOG) a été réélu au premier tour des élections pour un quatrième mandat. Bien que Djibouti affiche une stabilité réelle et sous contrôle, la situation sécuritaire de l’environnement djiboutien demeure volatile depuis l’attentat imputé aux Shebaab somaliens dans le restaurant La Chaumière en mai 2014. Le conflit ouvert au Yémen, ajouté aux tensions frontalières récurrentes avec l’Erythrée et à celles entre l’Erythrée et l’Ethiopie pourraient, sur fond de paupérisation des populations, faire de la RDD une cible de choix pour des groupes terroristes et pour une nouvelle génération de pirates acculée à une baisse drastique des revenus liés à une pêche côtière de plus en plus menacée par des bateaux industriels. C’est dans ce contexte que Pékin a décidé de s’implanter massivement en mer Rouge.

TRIBULATIONS CHINOISES

Depuis le début des années 2000, la stratégie du Collier de perles se confirme et multiplie ses avancées. L’intérêt de Pékin pour la perle djiboutienne concerne d’abord le développement économique de l’Afrique de l’Est, l’accès aux ressources de l’Ethiopie et aux hydrocarbures du Soudan du sud. De cette porte maritime, les investisseurs chinois entendent rayonner sur la moitié du Grand continent. La ligne de chemin de fer Djibouti – Addis-Abeba, qui vient d’être inaugurée, doit se prolonger jusqu’à Nairobi. Ces perspectives économiques imposent – dans un second temps – une dimension stratégique vitale : 70% des approvisionnements chinois en ressources naturelles transiteraient par le détroit de Bab-el-Mandeb, reliant Djibouti, le Yémen, la péninsule arabique et l’Afrique par la mer Rouge, le golfe d’Aden et l’océan Indien.

Depuis une quinzaine d’années, la marine chinoise poursuit sa mue de flotte côtière en force hauturière et de projection, modernisant ses bateaux (frégates, porte-avions et sous-marins) et multipliant ses points d’appuis portuaires. Bien que rarement affiché comme tel, l’objectif est bien de pouvoir rayonner sur l’ensemble de l’océan Indien à l’extrémité du rayon d’action classique des forces armées chinoises. Au-delà du canal de Suez, le prochain « clic perlier » concerne la Méditerranée avec une installation – actuellement en chantier – dans le dispositif portuaire russe de Tartous en Syrie1.

Hypothèse d’école : les Chinois rendront-ils la politesse aux Russes en leur permettant d’accéder à leur base navale de Djibouti ? Officiellement, c’est exclu. Farouchement intransigeant en matière de souveraineté nationale, les autorités djiboutiennes ont passé des accords – excluant toute implantation russe – avec les Etats-Unis notamment, qui disposent aussi d’une importante base (5000 hommes) depuis les attentats du 11 septembre 2001. La clef de cette question d’avenir repose, sans doute, sur l’évolution du développement économique et de la dette.

Entre 2014 et 2017, l’endettement de l’Etat djiboutien envers les bailleurs de fonds privés chinois est passé de 40% à 80%. Très habilement, Djibouti a créé une holding pour privatiser et coter en bourse ses emprunts afin de désengager partiellement l’Etat qui mise, par ailleurs, sur la poursuite d’un taux annuel de croissance de plus de 7%. Ce dispositif sera-t-il efficace pour faire face aux échéances d’un remboursement qui doit commencer cette année sous les regards attentifs du FMI et des experts des Nations unies ?

Dans ce contexte, la base militaire chinoise entrera en fonction en novembre prochain. Selon différentes expertises, ses capacités d’accueil varieraient entre plusieurs centaines et milliers d’hommes (jusqu’à 10 000), trois cents mètres de quai pourraient lui être dédiés dans le nouveau port de Doraleh, tandis que les autorités confirment avec insistance que les bateaux militaires chinois utiliseront, comme les autres marines de guerres présentes, des quais demeurant sous autorité et gestion djiboutiennes. Deux frégates chinoises croisent déjà en permanence dans la zone.

A quoi va servir cette base chinoise ? Sa première mission consistera à sécuriser les flux maritimes vitaux pour l’économie chinoise. L’autre fonction, plus hypothétique, viserait la formation des armées de la région (forces djiboutiennes dont un important contingent – près de la moitié des effectifs – fait déjà partie de la force des Nations unies en Somalie (AMISOM2) ; unités de l’armées éthiopienne et kenyane éventuellement). Comme le dit un proverbe mandarin : « le bœuf est lent et la terre est patiente », ces missions sont appelées à évoluer dans le temps et en fonction des évolutions stratégiques régionales et internationales.

Toujours est-il que contrairement aux Américains qui vivent en vase clos dans leur base, les Chinois commencent à apparaître dans le paysage djiboutien. Comme les 1500 militaires français, qui vivent avec leur famille en immersion dans la société djiboutienne, les Chinois sont de plus en plus visibles dans les restaurants et commerces de la cité portuaire. Des projets d’installation d’un Institut Confucius circulent, tandis que la radio francophone RCI (Radio Chine Internationale) joue à plein sa fonction d’influence et de soft-power. En comparaison, Radio France Internationale (RFI), qui confond trop souvent information et militantisme droit-de-l’hommiste, n’est plus captable à Djibouti…

Mais le symptôme le plus parlant des tribulations chinoises est certainement l’ouverture de la Silk-Road-Bank – la banque de la Route de la soie – qui permet désormais échanges et fluidité directe du franc-djiboutien au yuan-chinois. Et la construction de la zone de libre-échange de Doraleh – dont les investisseurs sont majoritairement chinois – esquisse un avenir qui se projette différemment selon les intérêts des uns et des autres. Les Djiboutiens rêvent de transformer leur pays en un hub de puissance globale, une espèce de Dubaï alliant la prospérité économique à la sécurité locale et régionale. Les Chinois pensent-ils davantage au modèle de Hong Kong ou Macao ? Une plate-forme conçue non seulement comme l’une des nouvelles perles de leur collier stratégique, mais aussi comme une base de puissance visant l’ensemble de l’Est-africain et des prolongements méditerranéens déjà en chantier ? L’avenir n’est pas écrit… et la mer est patiente !

Richard Labévière


1 La Méditerranée n’est plus une mer occidentale – prochetmoyen-orient.ch, 10 septembre 2016

2 African Mission in Somalia. Seule mission de l’Union africaine sous mandat de l’ONU avec un plafond de troupes à 22 200 personnels.

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